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Peut-on parler d’une littérature africaine autonome sans construire les circuits économiques capables de la faire vivre ?

il y a 2 jours
4 min de lecture

On parle beaucoup de littérature africaine.

On parle de la nécessité de donner davantage de visibilité aux auteurs africains, de soutenir les maisons d’édition africaines, de préserver nos langues, de faire connaître nos histoires et de construire une production culturelle qui ne dépende pas entièrement des regards et des structures venus d’ailleurs.

Mais une question, pourtant simple, mérite d’être posée :

Que faisons-nous, concrètement, pour que cette littérature puisse vivre économiquement ?

Car un livre n’existe pas uniquement parce qu’un auteur l’a écrit.

Entre l’auteur et le lecteur, il faut des éditeurs, des correcteurs, des graphistes, des imprimeurs, des diffuseurs, des distributeurs et des libraires. Il faut aussi des lecteurs qui achètent les livres.

Autrement dit, derrière chaque livre se trouve un écosystème économique.

Nous voulons les livres, mais voulons-nous aussi construire leur économie ?

Il existe aujourd’hui une situation assez paradoxale.

Nous pouvons revendiquer une littérature africaine plus indépendante, souhaiter que les auteurs africains soient davantage publiés et défendre la nécessité de développer des structures africaines.

Mais, lorsqu’il s’agit d’acheter un livre, les habitudes restent souvent orientées vers les grandes plateformes généralistes.

Amazon, Fnac, Cultura et d’autres acteurs disposent d’une puissance considérable : visibilité, référencement, logistique, rapidité de livraison, simplicité de paiement. Il serait absurde de nier ces avantages.

La question n’est donc pas de culpabiliser celui qui achète sur ces plateformes.

La véritable question est ailleurs :

Lorsque deux offres sont comparables, pourquoi l’argent consacré à un livre africain devrait-il systématiquement passer par les plus grandes plateformes plutôt que par une maison d’édition ou une librairie spécialisée qui contribue directement à faire vivre cet écosystème ?

Ce n’est pas une question d’identité.

C’est une question économique.

Acheter un livre, c’est aussi choisir un circuit

Lorsque nous achetons un livre, nous achetons évidemment un contenu.

Mais nous faisons également circuler de l’argent.

Cet argent contribue, selon le circuit emprunté, à différents acteurs : plateforme, distributeur, libraire, éditeur, auteur, prestataires techniques, etc.

Le choix du lieu d’achat n'est donc pas totalement neutre.

Lorsqu’un lecteur achète directement auprès d’une librairie indépendante ou spécialisée, il contribue à maintenir cette librairie en activité.

Cette librairie peut alors continuer à référencer des ouvrages difficiles à trouver ailleurs, organiser des rencontres, participer à des événements et donner de la visibilité à des auteurs qui disposent de moyens de promotion beaucoup plus limités.

De même, une maison d’édition qui parvient à vendre ses livres dispose de ressources pour éditer d’autres auteurs.

C’est ainsi qu’un catalogue se construit.

C’est ainsi qu’une filière se développe.

Et c’est ainsi qu’une littérature peut progressivement construire son autonomie économique.

L’autonomie culturelle ne peut pas reposer uniquement sur des discours

Nous parlons volontiers de souveraineté culturelle.

Mais une souveraineté culturelle sans infrastructure économique reste fragile.

Une littérature autonome ne signifie pas nécessairement couper tout lien avec les grandes plateformes internationales. Ce serait d'ailleurs peu réaliste.

Ces plateformes peuvent être utiles. Elles permettent à certains livres d'atteindre des lecteurs qui ne les auraient jamais trouvés autrement.

Le problème n'est donc pas leur existence.

Le problème serait de considérer qu'elles doivent être le seul horizon possible de la diffusion du livre africain.

Si nous voulons disposer de nos propres maisons d’édition, de nos propres librairies et de nos propres réseaux de diffusion, il faut leur donner une réalité économique.

Et cette réalité économique commence par quelque chose de très concret :

les livres doivent être achetés.

« Consommer communautaire » ne suffit pas

Il faut également se méfier d’une formule comme « consommer communautaire ».

Acheter un livre à quelqu’un parce qu’il est Africain ne constitue pas, à lui seul, une politique économique cohérente.

Une librairie africaine doit être capable de proposer un service, un catalogue, des prix, une disponibilité et une expérience d’achat qui donnent envie au lecteur de revenir.

De son côté, le lecteur doit pouvoir comparer les offres et faire ses choix en fonction de ses besoins.

Il ne s’agit donc pas de dire :

« Achetez chez nous parce que nous sommes Africains. »

Il s’agit plutôt de poser une question beaucoup plus exigeante :

« Si nous voulons que ces structures existent demain, sommes-nous prêts à les faire vivre aujourd’hui ? »

Le véritable enjeu : créer un écosystème

Une littérature ne devient pas autonome simplement parce que des auteurs talentueux écrivent de bons livres.

Elle devient durable lorsqu'un écosystème est capable de les produire, de les éditer, de les distribuer, de les vendre et de permettre aux lecteurs de les découvrir.

Auteur.

Éditeur.

Imprimeur.

Diffuseur.

Distributeur.

Libraire.

Lecteur.

Ces acteurs ne sont pas isolés. Ils constituent une chaîne.

Si l’un des maillons disparaît, l’ensemble devient plus fragile.

Et il faut accepter une réalité parfois moins romantique que les grands discours sur la culture :

la culture a besoin d’une économie pour durer.

Alors, où achetons-nous nos livres ?

La question n'est pas de demander au lecteur de renoncer définitivement à Amazon, Fnac ou Cultura.

Elle est de l'inviter à regarder ses propres habitudes.

Lorsque vous cherchez un livre d’un auteur africain, savez-vous s’il existe une librairie spécialisée qui le propose ?

Savez-vous si vous pouvez l’acheter directement auprès de son éditeur ?

Lorsque le prix est comparable et que le service est satisfaisant, pourquoi ne pas privilégier le circuit qui contribue directement à faire vivre cette filière ?

Il ne s’agit pas de faire de chaque achat un acte militant.

Il s’agit simplement de comprendre que nos habitudes de consommation participent elles aussi à la construction du paysage culturel que nous aurons demain.

Une question qui mérite d’être posée

Nous pouvons continuer à réclamer davantage de visibilité pour les auteurs africains.

Nous pouvons demander davantage de maisons d’édition.

Nous pouvons souhaiter davantage de librairies spécialisées.

Nous pouvons défendre une plus grande autonomie culturelle.

Mais une question finira toujours par revenir :

Qui va financer et faire vivre ces structures ?

Les institutions ?

Les subventions ?

Les grandes plateformes ?

Les autres ?

Ou aussi les lecteurs eux-mêmes, par leurs achats ?

Il ne s’agit pas de choisir entre le livre africain et les grandes plateformes.

Il s’agit de comprendre que le lieu où nous achetons nos livres contribue aussi à déterminer les acteurs qui seront encore là demain pour les produire, les éditer et les diffuser.

Alors posons simplement la question :

Peut-on durablement revendiquer une littérature africaine autonome sans construire parallèlement les circuits économiques capables de la faire vivre ?

La réponse ne se trouve peut-être pas seulement dans nos discours.

Elle se trouve aussi, très concrètement, dans nos actes d’achat.

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